L'idée incroyable de Monsieur Dupond

Publié le par Rémora

« Quelle bonne idée ! »

- Anonyme

 

C’est un mardi matin, à six heures et demie, que monsieur Dupond, prénom Jean, eut l’idée qui pouvait sauver le monde.

Il fumait une cigarette en attendant le train qui allait le conduire au travail, quand un concept génial lui apparut, clair comme du cristal. Ça lui était venu d’un coup, alors que ses pensées se perdaient au milieu du troupeau des ces gens aux traits tirés qui hantent d’habitude les quais de gare aux aurores. Même si cela avait surgi dans son esprit comme l’orage un soir d’été, cette idée n’en recelait pas moins tous les éléments et toutes les connexions nécessaires à l’accomplissement d’un plan qui, normalement, défierait toute imagination. Il n’y manquait rien : ni les méthodes pour la mettre facilement en pratique, ni les différentes options pour pallier à ses éventuels mauvais usages, ni, non plus, toutes sortes d’alternatives qui permettraient une application sur le long terme.

Comme je n’ai pas la brillante érudition, non plus que la clarté d’esprit de notre monsieur Dupond, je suis bien incapable de vous décrire les différents schémas auxquels il pensa ce jour-là, mais soyez assurés que cette idée contenait la solution à tous les problèmes de notre petite planète, sans aucune exception. La concrétisation de son éclat de génie aurait fait tomber dans l’oubli la famine, la pauvreté, la guerre, la maladie, le racisme ou toute autre calamité à laquelle on puisse penser, et ce pour toujours.

Ça peut paraître incroyable, au premier abord, mais je vous garantis que c’était absolument clair et, si l’on s’y connaît un peu, d’une simplicité presque enfantine ; j’en regrette seulement moi-même d’être trop stupide pour comprendre ce genre de choses. Mais – et je suppose que nous sommes d’accords sur ce point – personne n’aurait rejeté l’idée de sauver le monde. Moi-même, si l’opportunité m’en était donnée, je crois bien que je sauterais sur l’occasion. D’autant plus que ce concept absolument génial n’aurait rien coûté à personne et nous aurait demandé si peu de notre temps. Autant dire que ça aurait été un progrès incroyable qui aurait illuminé de joie les visages du monde entier pour bien, bien longtemps.

Seulement voilà, si les choses sont condamnées à rester telles qu’elles sont, et si nous devons nous accommoder de notre petit monde imparfait, au moins pour un certain temps encore, c’est à cause d’un train qui, pour notre plus grand malheur, devait arriver à l’heure ce matin-là. S’il avait été en retard, ou, mieux, s’il n’était jamais arrivé, les choses auraient sûrement pu être radicalement différentes. Mais il ne sert à rien de nous apitoyer sur ce qui aurait pu être car, hélas, ni vous ni moi n’y pouvons rien changer.

Quoi qu’il en soit, le train entra en gare et, alors que notre bon monsieur Dupond écrasait le mégot de sa cigarette sur le bitume du quai, tout en peaufinant encore un peu cette idée merveilleuse, le sifflement du monstre de métal ou peut-être le crissement insoutenable de ses roues d’acier – je ne sais pas – effaça comme elle était venue cette idée révolutionnaire. Ce maudit tapage mécanique fit disparaître tous ces schémas, ces plans, ces méthodes de l’esprit de notre ami comme l’éponge fait sombrer dans l’oubli les dessins de craie sur le tableau noir.

Et ainsi, chose terrible s’il en est, monsieur Dupond, qui ne pensa plus jamais à cette idée, rejoint la foule anonyme des génies du mardi matin.

 

R., 23 mai 2009 (d’après un brouillon datant de quelques semaines)

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Publié dans Short short stories

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P
<br /> Bravo mon fils, j'ai beaucoup aimé et me réjouis de te lire encore.<br /> <br /> <br />
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