L'abominable monsieur G.

Publié le par Rémora

« Les mots peuvent assassiner autant que les armes »

- Monique de Gramont, la Clé de Fa

 

Attention ! Cette chronique contient des éléments qui peuvent choquer ceux qui sont particulièrement sensibles à l’actualité.

L’histoire de celui que les médias appelaient à l’époque « l’abominable monsieur G. » est tragique, d’autant plus que l’homme était effectivement un criminel notoire des plus dangereux. Il aurait été fort malvenu de la raconter quelques années en arrière mais, comme on l’a presque oubliée aujourd’hui, je me permets de remettre les choses en place pour rendre – un peu – justice à cet homme au demeurant bel et bien abominable.

Avant de m’occuper de cet éditorial que vous êtes si nombreux à lire tous les dimanches, j’arpentais les tribunaux, un calepin à la main, à la recherche de quelque croustillante histoire qu’une feuille de chou insignifiante voudrait bien m’acheter. C’est ainsi que j’ai pu suivre toute l’histoire de monsieur G., vue du côté de la justice, côté que les médias ont bien vite oublié.

Je vais donc commencer depuis le début. Mettez au placard tout ce qui a été dit sur ce personnage avant de lire ce récit : vous risquez d’être surpris.

Tout a commencé quand monsieur G., petite frappe locale dans une ville de banlieue, consommateur de drogues avéré et arrêté plusieurs fois pour violences et troubles de l’ordre public a commis le massacre le plus important jamais perpétré dans cette cité. Furieux – selon ses propres dires – d’avoir été contraint d’exécuter une lourde peine de travaux d’intérêts généraux, il s’est infiltré, un soir, sous l’influence de psychotropes, dans la résidence du maire de l’époque, et a égorgé, de sang-froid, le magistrat, son épouse et leur fillette qui dormait dans la chambre voisine. Arrêté le lendemain matin, errant dans les rues de la ville, il a aussitôt reconnu les faits. Jamais, au cours des audiences, il n’a manifesté le moindre remords pour ses crimes.

Or, si c’est ce massacre qui a été jugé au tribunal, tout ce que vous avez entendu d’autre est un mensonge perpétré en particulier par un homme, que j’appelle monsieur P., élu maire ensuite, aujourd’hui en prison pour fraude et détournement (vous voyez bien entendu de qui je veux parler). Le maire assassiné était un homme influent et il avait de nombreux amis et alliés politiques. Ces derniers constatant qu’ils ne pouvaient pas obtenir de la justice qu’on pende ce criminel haut et court, ils mandatèrent monsieur P., déjà particulièrement en vue, pour contacter les médias et leur délivrer une soi-disant vérité concernant l’affaire en question. Selon ces révélations, le mobile de monsieur G. était prétendument simple : il aurait, à plusieurs reprises, violé la petite fille du maire, huit ans, avant de la massacrer de même que ses parents, qui menaçaient de parler.

Aussitôt, l’opinion populaire s’est d’un coup braquée contre monsieur G., alors que l’affaire n’avait jusque là soulevé que quelques vagues réactions. Tout de suite, on réclama sa tête, son nom fut diffusé à longueur de journée dans tous les médias et, pour finir, une marche blanche fut organisée dans la capitale, amenant plus de dix mille personnes devant les bureaux du gouvernement.

Tout cela, on peut s’en douter, se termina tragiquement. Lorsque le procès se conclut – dans lequel il avait été plusieurs fois démontré que monsieur G. était bien un assassin violent et impitoyable, mais aussi qu’il n’avait jamais violé d’enfants, aussi ridicule que cela paraisse – le malheureux fut condamné à purger une peine à perpétuité, incompressible. Or, son nom s’étant répandu partout, même dans les prisons, il fut, moins d’une semaine après son incarcération, pendu haut et court par ses co-détenus, après avoir été violemment battu, plusieurs de ses doigts (et d’autres parties de son corps) tranchés ou mutilés.

Voilà, chers lecteurs, l’histoire telle qu’elle fut vue, par votre serviteur, dans les salles d’audience et ailleurs. Monsieur G. était bel et bien un criminel violent et sanguinaire mais, comble de l’ironie, il a été sommairement exécuté pour un crime qu’il n’a jamais commis…

 

R., le 5 novembre.

 

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Publié dans Short short stories

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