Quatre mots

Publié le par Rémora

Un conte (?) de Noël

 

Il y a certaines périodes dans l’année où je suis amené à me poser certaines questions. Noël est sans doute, de toutes, la plus remarquable.

 

Je travaille dur, toute l’année, sans vraiment penser à moi. Je me lève tôt, tous les matins, pour aller gagner mon pain et je rentre tard, le soir. Je ne prends pas le temps de réfléchir à ce qui m’arrive, mais, quand arrive ce repos de fin d’année que je trouve parfois un peu forcé, surtout parce que je ne m’intéresse pas à la religion, et que je dois troquer mon costume de banquier pour des t-shirts informes, je me pose toutes sortes de questions et je reprends conscience de ma vie. Cela me coûte cher, à chaque fois, et je suis obligé de me rappeler : le mort de mon seul enfant, mon divorce qui, somme toute, ne semble qu’une conséquence logique, et surtout les vapeurs de l’alcool que je déverse par litres dans mon gosier à chaque fois que je sens que la raison me revient.

 

Je pleure parfois, mais sans raison particulière. J’ai fait des études et, malgré tous mes problèmes je suis respecté dans ma profession et je travaille de façon exemplaire. Pourtant, devant la misère de mon existence, je me demande souvent s’il existe vraiment une raison à tout ce qui nous arrive et si nous – moi surtout –, nous serons sauvés. Il y a quelques jours, je me suis réveillé en sueur dans mon lit, le cœur oppressé. Je m’étais perdu dans des pensées amères, et je repensais à la mort, encore une fois. Et puis j’ai réalisé que cela m’arriverait aussi un jour, que moi aussi je sombrerais dans le vide, le néant… Et j’ai bondi hors de mon lit, avec le besoin urgent de chasser ces pensées. Une terreur telle que je n’en avais jamais ressentie auparavant m’avait envahi, et une terrible impression d’être coupable de tout ce qui m’arrive et que jamais je n’obtiendrais le salut, d’aucune sorte.

 

Pourtant, rien n’est jamais perdu.

 

Ce matin, désoeuvré, le cœur encore endolori à l’idée du néant, un peu ivre, peut-être, je me promenais dans les rues pleines de monde, dans l’espoir de trouver un ou deux cadeaux que je pourrais offrir aux quelques membres de ma famille qui me parlaient encore.

 

Le marché de Noël était noir de monde, la foule était bruyante, pressée, et les visages reflétaient tous une satisfaction qui me donnait presque envie de frapper les gens, au hasard. Il y avait aussi toutes sortes d’évangélisateurs de toutes sortes (même pour des sectes dont le nom même m’a toujours fait frémir). Ils tendaient des prospectus au hasard, certains, d’ailleurs distribuaient des pubs pour des boîtes de nuit ou des fêtes de Noël payantes pour ceux qui étaient seuls… et riches. Je me souviens avoir négligemment déposé dans ma poche les quelques papiers que la foule m’avait empêché de refuser, sans même les regarder.

 

L’un de ces messieurs chrétiens m’aborda. Il me parla d’amour, de toutes sortes de belles choses auxquelles je ne crois plus depuis longtemps, me donna des livres compliqués pleins d’images colorées et joyeuses qui disaient en quelques sortes de devenir l’esclave d’un mec mort depuis 2000 ans et surtout de se plier à toutes sortes de rituels. Je lui ai demandé s’il pouvait me rendre ma famille, mais le monsieur, tout gêné, a préféré éviter le sujet pour aller vers une autre victime potentielle. Je ne suis guère porté sur les religions, et surtout pas celle de mes ancêtres, et je reste persuadé qu’elles apportent souvent beaucoup de mal et rarement un peu de bien. Mais discuter avec ces gens avait encore mis l’accent sur ma douleur. La réalité commençait à tourner autour de moi comme un cirque endiablé, et je réalisais que rien n’avait de sens, et que rien ne valait la peine de vivre si tout mène vers le néant. Parce que si tout mène au néant, alors nous sommes déjà dans le néant et tout ce que nous faisons n’est qu’une illusion qui nous mène vers une destinée ultime où les bons ne seront pas récompensés où et les pires criminels et les pires rebuts ne seront jamais punis.

 

Je suis rentré chez moi, les pensées confuses, n’ayant même pas acheté de cadeaux pour les miens.

 

Je m’assis sur mon lit et je songeais à la façon dont j’allais mourir. La vie, la mienne, toute vie, est un néant insensé que le bon sens nous dicte d’arrêter par pure compassion et pure logique. J’hésitais entre sauter par la fenêtre ou me couper les veines pour arrêter ce calvaire et enfin rejoindre le rien où se trouve tout ce qui a jamais vraiment compté pour moi et arrêter cette mascarade ridicule qu’est la vie.

 

Négligemment, je sortais de mes poches les divers prospectus que j’avais reçus pendant la journée pour les jeter négligemment dans la poubelle. « Jésus sauveur du monde » ! « L’espérance par la méditation transcendantale » ! « La paix et l’avenir par les écrits de Ron Hubbard » ! Je regardais les titres sans y faire attention et envoyai ce ramassis de conneries voler dans la poubelle vide, un peu à l’image de mon cerveau à ce moment-là.

 

Une feuille blanche glissée entre deux des prospectus plana sur le sol sur son chemin vers les déchets. Si je me souviens bien, c’était un jeune homme seul qui les distribuait au hasard dans la foule, il n’avait pas l’air d’appartenir à un groupe quelconque de publicitaires religieux, mais, sur le moment, je n’y avait pas fait attention. J’ai ramassé la feuille pour l’emmener à destination – je voulais mourir dans un appartement propre.

 

La feuille était blanche, il n’y avait pas d’adresse, pas de logo, pas de numéro de téléphone. Elle semblait avoir été imprimée avec une imprimante domestique sur du papier bon marché. Il y avait seulement quatre mots d’écrits, avec aucun effort de mise en page. Rien d’autre. Juste quatre mots.

 

« Vous êtes déjà sauvé »

 

Tout était dit.

 

R. 23 décembre 2009-12-23

 

Joyeux Noël à tous !

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Publié dans Short short stories

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I
<br /> Vraiment très bien écrit cet article<br /> <br /> <br />
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