Un oeil glauque sur... la concentration

Publié le par Rémora

Cet été, j’aidais un gamin un peu turbulent pour ses leçons de français et, comme il était sas cesse en train de bouger, de remuer, de changer de sujet ou de perdre le fil, je lui ai donné le conseil suivant :

« Quand tu ne suis plus ce qui se passe, que tu n’es plus concentré, dessine un petit cercle sur ta feuille – ou alors regarde une chose qui se trouve devant toi : une gomme, un crayon, une fleur – expire un grand coup et fixe cette chose du regard pendant quelques secondes, jusqu’à ce que tu n’aies plus envie de bouger, de danser, de crier, jusqu’à ce que tu te sentes plus calme. Quand tu remarques que tu perds de nouveau le fil, recommence. »


Cet exercice tout simple n’a rien de spirituel : il est tout simplement efficace pour remettre ses pensées à ce que l’on est en train de faire et, si on se souvient de cette petite astuce quand on n’est plus à ce qu’on est en train de faire, elle peut en général être assez efficace.


La concentration est une chose terrible : elle ne cesse de s’en aller, de s’éparpiller dans tous les sens, surtout quand on en a le plus besoin. Lorsqu’on laisse aller son corps et ses pensées sans les contrôler, libres, on se retrouve comme si l’on marchait sur une toile d’araignée : on suit des chemins tortueux, on ne marche pas droit, on prend plusieurs chemins à la fois – on bouge sans y penser, on pense à quelque chose, on dit autre chose et on écoute des bruits sans rapport avec le reste. Mais souvent – dans son métier, son école, son activité quotidienne – avoir une certaine concentration est nécessaire pour faire les choses avec efficacité. De nos jours, on traite souvent les enfants qui ont des problèmes de concentration comme des malades, des « hyperactifs ». Mais, personnellement, je pense plutôt que, dans la plupart des cas, c’est tout simplement que l’éducation occidentale moderne apprend mal aux enfants à se concentrer sur des tâches précises et, moi-même, aujourd’hui encore, il m’arrive de trouver extrêmement difficile de ne pas laisser mes pensées dériver loin de ce que je suis en train de faire… Alors que de simples petites astuces comme celle du cercle sur la feuille de papier suffisent généralement amplement pour revenir à ce que l’on fait.


En japonais, comme en chinois, « concentration » est un mot composé de deux idéogrammes qui signifient « rassembler vers le centre » (集中, chin. jízhōng, jap. shūchū). En effet, il s’agit de trouver le chemin, dans la toile d’araignée de nos pensées, qui nous ramènera vers le centre, là où elles doivent se trouver pour que nous puissions agir efficacement. Hermann Hesse écrivait : « "Om" est l'arc, l'âme est la flèche, Brahma est le but de la flèche, Et c'est lui qu'il faut atteindre à tout prix », et méditer n’est que le stade supérieur de concentration, la concentration parfaite (qui n’a pas pour but de déboucher sur une action). Les bonzes de l’école zen, eux, méditent en fixant un mur clair, les yeux entrouverts, parfois pendant des heures. Pourtant, pas besoin de vouloir méditer pour avoir besoin de se concentrer : sans concentration, aucune action cohérente n’est possible, autrement dit, rien du tout.


Parfois, c’est si simple, une simple feuille d’arbre, un simple cercle, une simple caque de mouche sur la fenêtre peut rassembler notre esprit vers ce centre de notre esprit et de nos pensées où tout devient possible…


Mais encore faut-il y penser.


Hermann Hesse, "Siddartha".

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