La Grenouille et le Scorpion
Adaptation libre d’un conte des mille et une nuits.
Un jour, la grenouille, qui se languissait de son enfance, se mit en voyage pour regagner son étang natal. Or, adulte, à force de marcher sur la terre ferme, elle avait oublié comment nager, comme au doux temps où elle était encore un têtard innocent voguant au gré des eaux.
Cependant, pour parvenir aux rives de sa jeunesse, il lui fallait traverser un ruisseau au cours tumultueux, assez violent pour l’emporter au loin, et même au-delà.
Pendant longtemps, elle chercha un moyen de se rendre de l’autre côté, mais ni le roseau léger, ni le saule fougueux ne voulaient lui prêter la moindre feuille. Les animaux de la plaine et de la forêt, eux, ne lui accordaient pas la moindre attention : c’est bien connu, ils ont toujours trop à faire.
Pourtant, alors qu’elle désespérait, elle aperçut non loin le pas rapide du scorpion, sans doute venu du désert par-delà le bois. Elle s’en fut donc lui faire face et lui demanda :
« Scorpion, ne t’apprêtes-tu pas à traverser ce ruisseau ? »
« Bien sûr, » répondit l’arachnide, « je me rends vers des terres plus sèches, car le désert derrière moi devient trop humide. »
« Scorpion, n’es-tu pas le plus fort de ceux qui marchent sur la terre ? »
« Bien sûr, nul autant que moi ne peut survivre aux agressions de la nature. De tous ceux qui marchent ou qui nagent, nul ne me surpasse ! »
« Scorpion, dans ce cas, pourrais-tu m’emmener de l’autre côté, sur ton dos, sans que je ne doive rien craindre de toi ? »
« Bien sûr, grenouille, tu n’as rien à craindre de moi, car je ne peux tuer sans m’ôter moi-même la vie. »
Ainsi la grenouille monta sur le dos du scorpion qui traversa le ruisseau plus agilement que nombre des poissons qui y passent toute leur vie. Ils arrivèrent donc bien tôt sur la rive opposée.
Alors que la grenouille s’apprêtait à descendre du dos de son bienfaiteur en le remerciant, elle sentit dans son corps la fatale piqûre du dard de ce dernier. Déjà, elle se vidait de sa vie.
« Mais… » souffla-t-elle, suffoquant, « pourquoi as-tu planté ton dard dans mon dos… nous condamnant tous deux à une mort certaine ? »
« Je n’y peux rien… » répondit le scorpion dans un dernier souffle, « c’est ma nature. »
R., Avril 2006