Monsieur D.

Publié le par Rémora

Une histoire vraie.

 

Je suis un universitaire, un linguiste, un voyageur, un intellectuel. Et je ne serai jamais médecin, boucher ou croque-mort. Pourtant, croyez-le ou pas, j’ai passé une bonne partie de ma vie à travailler avec la souffrance, la maladie et la mort.

 

Je me souviens d’un certain printemps de ma jeunesse où je me suis lancé dans les soins gériatriques. Un travail pénible. Tous les patients étaient vieux, tous étaient malades. Certains sont morts, parfois, et je me souviens d’avoir dû convoyer, à travers les couloirs gris, les dépouilles de ces gens avec qui je parlais la veille, dans la blancheur de leurs faces à jamais réduites au silence.

 

Cet été, pour continuer dans mes bons offices extra universitaires, il m’a été donné de travailler dans un établissement pour alcooliques, un peu moins vieux, un peu moins malades, mais tous plongés dans cette souffrance dans laquelle seule une vie de déboires et de tristesse peut nous plonger.

 

Heureusement, cette fois, je n’ai pas choisi les soins. Je m’adonnais à une vie provisoirement satisfaisante d’ouvrier, je changeais les ampoules, nettoyais les toilettes et me livrait avec joies aux métiers de nettoyeur de carreaux et de peintre en bâtiment. Je n’avais pas trop à subir les souffrances et la mauvaise humeur des différents pensionnaires qui, pour les uns, se plaignaient par principe, les autres se vantaient d’une mauvaise vie ou d’un passé de criminel notoire (pour la plupart imaginaire, me plais-je à imaginer toutefois).

 

Pourtant, la maladie et la mort n’épargne pas ces gens-là. Ils ont bu et aujourd’hui ils fument. Ils ont bu et aujourd’hui ils mangent mal, malgré le grand talent des cuisiniers du lieu. Or, un jour, on nous a annoncé que l’un des pensionnaires, que j’appellerai Monsieur D., souffre d’une grave maladie et qu’il n’en a plus pour longtemps. On tente de lui redonner de l’espoir, mais je ne crois pas que cela fasse illusion à qui que ce soit, lui compris.

 

C’était un petit monsieur très maigre, très renfermé, très dépressif, qui semblait tout droit sorti des années hippies. Il ne parlait pas beaucoup et il semblait toujours avoir peur de quelque chose. Même avant de se savoir vraiment malade, il faisait déjà ses adieux à tout le monde. En le voyant, on sentait sur lui comme un gigantesque spectre noir que je pouvais presque distinguer parfois.

 

Il était souvent seul, semblant porter sur lui le poids d’une vie qui n’a pas dû être très jolie, de malheurs que je ne pourrai jamais imaginer, je suppose. Pourtant, même lorsqu’il se traînait lentement dans les couloirs plutôt chaleureux (ai-je précisé que je m’occupais de l’entretien des lieux ?), il disait toujours « bonjour ». Il disait toujours « merci ». Il disait toujours « au revoir », et croyez-moi, dans ce genre d’endroits, ce n’est pas donné à tout le monde.

 

Quand j’ai quitté les lieux pour changer de continent, il doit être le dernier pensionnaire que j’ai croisé. Je me sentais un peu gêné, le médecin lui donnait peut-être six mois… Comme j’allais partir plus longtemps que cela, je savais que je ne le reverrai jamais, et je ne suis pas du genre à imaginer que les progrès de la médecine interviennent en deux semaines.

 

Il m’a dit « Au revoir, monsieur Luthi. Et merci pour tout ce que vous avez fait pour nous. » Et de tous ceux que j’ai croisé, c’est celui qui m’a adressé la salutation la plus sincère et la plus chaleureuse (et la plus imméritée aussi, sans doute, moi qui suis si malhabile de mes dix doigts).

 

J’apprends à l’instant que ce monsieur D. est décédé il y a quelques jours. Je ne connais pas l’étendue des souffrances par lesquelles il est passé, mais j’aime à penser qu’il aura enfin trouvé un endroit où il pourra jouir de plus de bonheur qu’il n’en a eu, parce qu’il le mérite. Je crois que c’était un homme malheureux, un homme brisé, un homme dont on ne parlera sans doute plus jamais nulle part, mais je crois que c’était un homme bon, un homme trop sensible, un homme qui, comme tellement d’entre nous, n’a pas pu assumer ce monde qui ne lui ressemblait pas. Que ne nous ressemblait pas. Un homme comme j’aimerais en connaître davantage.

 

Il y a peu de gens à qui je souhaite rendre hommage, mais Monsieur D. en fait partie. Si un jour on me le demandais, je témoignerais en sa faveur.

 

« Au revoir, Monsieur D., et merci pour tout ce que vous avez fait pour nous. »

R., premier décembre 2009

 

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Publié dans Short short stories

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M
<br /> Merci pour ce si beau texte. Ca m'a fait pleurer ... Et je l'ai transmis à JP.<br /> Si tu es d'accord, nous lirons la fin de ton texte, qui concerne de plus près Monsieur D., demain à son enterrement.<br /> <br /> <br />
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R
<br /> Du moment que ce n'est pas publié pour de l'argent et qu'il n'est pas attribué à quelqu'un d'autre, je ne m'attache pas beaucoup à mes textes... Si vous voulez le lire, ça ne me dérange pas...<br /> <br /> <br />