Le Mont aux Lys blancs
ちはやぶる
神代も聞かず
竜田川
からくれなゐ
みずくくるとは
- Ariwara no Narihira (825-880)
Il était une fois, dans un pays où, dit-on, le soleil tire son origine chaque matin, une montagne qui n’avait pas de nom. A cette époque, où tout semblait si loin et si difficile d’accès, il n’était pas rare qu’on ait oublié de baptiser tel ou tel endroit ; d’ailleurs, il ne s’agissait pas vraiment d’un oubli, mais il a bien fallu que les montagnes – comme les lacs, les insectes ou même les nuages, d’ailleurs – soient nommés pour la première fois. Bien sûr, nous n’avons plus tellement besoin de trouver de nouveaux noms pour les choses à notre époque où tout a déjà été découvert, mais comme il me semble l’avoir sous-entendu en commençant mon récit par « il était une fois », nous nous trouvons ici dans une époque très, très différente de la nôtre.
Or donc, dans ce pays, il y avait un empereur. La question, encore aujourd’hui pour certains, reste ouverte quand à savoir s’il était plutôt un empereur ou plutôt un dieu, mais ce qui est sûr c’est qu’il était surtout un petit monsieur plus tout jeune devant lequel tout le monde se prosternait en faisant toutes sortes de chichis. D’après ce que j’en sais, il était très hautain et surtout pas très intelligent, mais ce ne sont pas des choses que l’on reproche d’habitude à un empereur. Il n’avait pas de pouvoir, ce qui signifie qu’il n’était pas vraiment le chef du pays et que, par conséquent, il pouvait sans problèmes consacrer tout son temps à faire s’incliner les gens devant lui sans avoir à s’inquiéter d’affaires que, de toutes façons, il n’aurait pas comprises.
Celui qui détenait les rênes du pays était un homme au regard cruel, toujours engoncé dans une armure chatoyante, qui aimait beaucoup pourfendre les gens sur le champ de bataille et que l’on appelait tout simplement, par souci de concision « le Général ». Bien sûr, il avait toutes sortes de gens pour l’aider à gouverner le pays, mais dans tous les cas, il pouvait décider ce qu’il voulait, quand il le voulait : c’était lui le patron et il n’y avait presque personne dans le pays pour remettre cette vérité toute naturelle en question.
Vous aurez remarqué que j’ai écrit « presque personne ». En effet, au pied de la montagne sans nom que j’ai mentionnée un peu plus tôt, il y avait un clan qui continuait, encore et toujours, à résister au Général pour des raisons qui, aujourd’hui encore, ne sont pas très claires. Si le Général n’avait pas besoin d’excuses particulières pour mettre un terme aux protestations, nous avons souvent de la peine à accepter que les haines n’aient pas de fondement : c’est pourquoi certains ont pensé que ce « peuple au pied de la montagne sans nom » devaient être trop poilu ou trop laid, à moins qu’ils ne fussent trop petits ; mais comme l’on sait aujourd’hui qu’ils étaient en tous points semblables aux autres habitants de ce pays lointain, on doit bien accepter que leur seule particularité devait être de prononcer les « a » comme des « o » - ce qui, j’en conviens tout à fait, était tout de même passablement embêtant – et leur seul défaut devait être de faire sans cesse des pieds de nez au Général qui, il ne me semble pas avoir besoin de le mentionner, n’aimait pas du tout cela.
Ainsi, un jour, le Général décida de lancer ses armées pour réduire au silence cette tribu d’impardonnables barbares. Bien sûr, le clan rebelle ne se laissa pas faire et mobilisa aussi ses troupes qui, comme tous les habitants de ce pays, étaient elles aussi composées de redoutables combattants. Ils se préparèrent donc à recevoir les armées de cruel chef d’Etat, à côté de la rivière qui coulait depuis les sommets de la montagne sans nom.
C’est tout à fait fortuitement que l’Empereur, ce jour-là, fut convié à gravir, avec sa suite, cette fameuse montagne anonyme. En effet, depuis quelques années, un groupe de bonzes qui avaient trouvé l’endroit propice à la méditation et à la recherche de l’illumination y avaient bâti un fort joli temple qui, ma foi, était fort beau, déjà à cette époque lointaine. Le vieil Empereur, à défaut de régner sur le pays, régnait un peu sur les bonzes et les affaires religieuses et il était donc souvent de coutume qu’on le convie pour les cérémonies visant à inaugurer des temples ou des sanctuaires et surtout parce qu’il était le seul dans le pays à pouvoir découvrir les noms des montagnes. En effet, on pensait que cet homme, un peu plus près des dieux de la nature que les autres, pouvait entendre des divinités qui se cachent un peu partout hors de vue des simples mortels le vrai nom des choses.
Ainsi, pendant que, au sommet de la montagne, le saint homme et les bonzes se concentraient sur toutes sortes de rituels fort ésotériques et fort étranges, deux armées, au bord de la rivière au pied de la montagne, entraient en collision dans un nuage de poussière, de sueur et de sang.
Pendant que l’empereur invoquait les dieux, le Général haranguait ses armées ; pendant que les bonzes se prosternaient en psalmodiant les soldats des deux camps se déchiquetaient en grognant et, tandis que les petits novices du temple répandaient les douces senteurs de l’encens autour de la pagode, les aides de camp jetaient par centaines les cadavres dans la rivière.
Au soir, le Général avait vaincu l’armée rebelle. Tandis que certains de ses soldats parcouraient les bois à la recherche des fuyards et jetaient leurs cadavres dans la rivière qui, dit-on, demeura rouge pendant une lune entière, d’autres brûlaient les fermes, violaient les femmes et mettaient des chaînes au pied des enfants avant de décider quels genres d’esclaves ils deviendraient.
Par la suite, le Général se vanta souvent de sa victoire, mais, devant le nombre de ses exploits, cela ne devint rapidement qu’un petit fait divers parmi tant d’autres.
Au même moment, l’Empereur entendit la voix des dieux et, sans un mot, il cueillit une sorte de lys blanc qui poussait dans les jardins soigneusement entretenus par les bonzes et il le présenta à ceux qui officiaient la cérémonie. Tous comprirent aussitôt que les forces de la nature avaient parlé.
Le soir même, un bonze nota soigneusement dans les chroniques du temple : « Ce Mont, par la grâce du Fils du Soleil, est aujourd’hui baptisé Mont aux Lys blancs » et ce fut, d’après ce que nous enseigne l’Histoire, le seul événement notable qui survint ce jour-là.
R., 23 mai 2009