La Reine de Glace

Publié le par Rémora

Certains se seront souvenus de ce conte (païen) de Noël que j'ai écrit pour la fin d'année 2005... Une occasion de se rattrapper pour ceux qui l'auraient manqué!

 

Ne foule pas la neige

Tombée auprès de ce palais !

Rarement elle y fut si abondante

Comme on la voit sur la montagne.

Oh ! Passant, je t’en supplie

Cette neige, ne la foule point.

 

Mikata no Shami (VIIe s), Poèmes.

 

 

Il était une fois, au printemps du monde, en des terres si lointaines que le nom en a été perdu, un royaume de neiges éternelles qui n’avait jamais vu le soleil.

 

La souveraine de céans était une reine de glace solitaire que personne n’avait jamais visité. Assise sur son trône de cristal, elle pleurait sur sa solitude et se languissait de voir jamais une touffe d’herbe vaincre le manteau blanc de ses jardins.

 

Un jour, elle créa des milliers de petites colombes de froid pour les envoyer de par les sept mers et les sept montagnes, porteuses de son cri de langueur, afin d’inviter quiconque serait capable de faire paraître le soleil sur son palais de se présenter à elle. Elle n’avait rien à donner en échange, mais espérait que le vaste monde recelait assez de braves pour tenter de briser son malheur.

Les oiseaux de bise s’envolèrent par-delà l’hiver et délivrèrent leurs messages aux vents et aux rivières, qui les transportèrent à tous les peuples libres sous le ciel.

 

Beaucoup furent sourds aux appels de la reine solitaire, d’autres l’écoutèrent mais refusèrent de partir, tandis que quelques uns malgré tout choisirent d’entreprendre le long voyage qui les conduirait au-delà de tout ce qu’ils connaissaient.

 

 

***

 

Pour tous, venus des quatre coins du vaste monde, l’expédition fut longue et pénible. Ceux qui ne rebroussaient pas chemin étaient emportés par le froid et la faim. Ainsi, peu parvinrent au pied du palais de glace, qui fut, pour eux tous, la plus belle chose qu’ils n’avaient jamais vu.

Des serviteurs de neige les conduisirent dans la salle du trône, où les attendaient un banquet de glace et de cristal.

La reine, entourée de bourrasques, regardait ces aventuriers, qui, ayant bravé les tempêtes et les blizzards, prenaient place devant elle.

Il y avait là des mages et des charlatans venus de partout : des enchanteurs à la barbe blanche des terres d’Occident, des chamans à la peau d’ébène venus des lointains continents du méridien, des bonzes couverts de colifichets venus de l’Orient et bien d’autres dont l’histoire ne se souvient pas.

La reine attendait avec impatience que tous se mettent à l’œuvre, afin qu’elle puisse voir le soleil si longtemps désiré. Elle se promenait parmi les invités, une chaleur d’espoir naissant dans se gorge.

Lorsque tous eurent fini de manger, les candidats se présentèrent à elle.

 

 

***

 

Les premiers étaient des serviteurs de Pharaon, aux cheveux noirs, peu vêtus, maquillés, tatoués de toutes part et portant de grands bâtons.

« Altesse, annoncèrent-ils, nous connaissons la raison de l’absence du dieu-soleil sur vos territoires. »

« Quelle est-elle ? demanda la reine. »

« Vous n’invoquez pas sa lumière suffisamment fort. Nous allons l’appeler et ordonner aux nuages de disparaître afin de le laisser paraître. »

Tous sommèrent alors au soleil de venir, dansant et psalmodiant, agitant mains et bâtons en tous sens. Mais il ne parut pas.

« Ce n’est pas de l’appeler en gesticulant ainsi qui le fera paraître, dit la reine. Que les suivants s’avancent ! »

 

 

***


Les seconds étaient des prêtres, portant des robes de bure, couverts de symboles sacrés et de perles, portant des livres énormes.

« Majesté, dirent-ils, pour que le soleil apparaisse sur votre morne contrée, nous avons la solution. »

« Quelle est-elle ? demanda la reine. »

« Vous devez trouver la Foi et prier le Dieu unique qui a créé toute chose, vous ouvrir à son Infinitude et à son Immensité afin qu’Il bénisse vos terres et les inonde de Sa Toute Puissante Justice et de Sa Sainte Lumière. »

Les prêtres, la reine et l’assemblée, prièrent alors le Dieu de ces prêtres, dans toutes les langues de la terre et des étoiles, mais le soleil ne parut toujours pas.

« Ce n’est ni la Foi ni la prière qui le feront paraître, dit la reine. Que les suivants s’avancent ! »

 

 

***


Les suivants étaient des bonzes ascètes, le regard plongé dans une profonde contemplation, pauvres et détachés de l’univers.

« Souveraine, dirent-ils, pour que l’astre du jour vous revienne, nous savons comment faire. »

« Comment ? demanda la reine. »

« Vous devez comprendre la raison première de toute chose dans l’univers, et, quand vous aurez atteint l’illumination parfaite, vous saurez pourquoi il ne vient pas. »

« Et comment dois-je faire ? »

Les bonzes serrèrent leurs poings et les tendirent vers la noble dame. « Regardez dans nos mains, nous tenons des trésors. » Elle ouvrit les mains des bonzes, mais ils ne tenaient rien. La reine et tous les gens rassemblés échangèrent des regards pensifs. Un bonze dit : « Là est la raison première de toute chose ».

« Ce n’est pas la vacuité de vos gestes et de vos paroles qui fera paraître le soleil, dit la reine. Que les suivants s’avancent ! »

 

 

***

 

S’avança alors un petit homme seul, sale et crasseux, qu’une longue vie ne semblait pas avoir épargné. Il ne sortait que des loques, ses joues étaient rouges et son front ridé.

« Ma Dame, je ne sais pas pourquoi le soleil ne paraît pas ici, mais je crois détenir la solution à toutes les choses de la terre. »

« Et qu’est-ce, demanda-t-elle. »

Alors le petit homme plissa timidement le coin de ses lèvres et sourit. Puis il pouffa et se mit à rire franchement. « N’est-ce pas drôle, dit-il, d’être ? »

 

Et tous se mirent à rire. La reine riait si fort que le cristal de son château vibrait de millions de paroles de joie.

A cet instant, le soleil parut.


***

 

Tandis que l’astre céleste inondait ces terres gelées de sa lumière, le palais commença à fondre. La souveraine de glace, elle aussi, hilare, retournait à son eau originelle. Tandis que les rires cessaient et que tous regardaient la souveraine disparaître, elle dit : « Ne vous arrêtez pas de rire ! Même si le soleil me fait partir, vous, vous l’avez fait paraître. Et, au moins une fois dans ma vie, j’aurai été heureuse… »

 

R., Noël 2005
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Publié dans Short short stories

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